Des idées arrivent en marchant. Celle-ci m’est venue dans la rue, entre deux pas – comme souvent quand on laisse l’esprit un peu libre. Une question simple, presque enfantine : pourrait-on désigner chaque double croche d’une mesure par une adresse unique, courte, sans ambiguïté ? Une sorte de coordonnée. Quelque chose qu’on puisse écrire dans un message texte, griffonner sur un coin de table, envoyer à un musicien sans avoir besoin de la moindre portée.
La réponse, je l’ai trouvée du côté des mathématiques — ou plus précisément, de la notation hexadécimale.
Le point de départ : seize positions
Dans une mesure à quatre temps, il y a seize doubles croches. C’est une unité de base commode – suffisamment fine pour rendre compte de la plupart des patterns rythmiques que l’on rencontre dans les musiques du monde, et notamment dans les musiques du Brésil, qui constituent mon terrain de travail quotidien depuis près de cinquante ans.
La notation habituelle numérote ces subdivisions de 1 à 16, ou les représente sur une portée avec des symboles graphiques. Ces systèmes fonctionnent. Mais, ils ont leurs limites quand on cherche à noter vite, à comparer des patterns côte à côte, ou simplement à penser le rythme autrement — à le manipuler comme on manipule une phrase, un mot, une idée.
L’idée est la suivante : indexer les seize positions de 0 à F, selon la notation hexadécimale. On obtient une grille de seize cases, chacune dotée d’une adresse unique :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B C D E F
Les dix premières positions sont notées avec les chiffres habituels. Les six suivantes utilisent les lettres A à F, selon l’usage hexadécimal standard – familier à quiconque a déjà travaillé avec des systèmes numériques, et assimilable en deux minutes pour les autres.
Une précision sur le mot « clave »
Avant les exemples, un point de vocabulaire qui a son importance.
Le mot « clave » est utilisé de façon variable selon les contextes et les traditions musicales. Dans mon travail, je l’emploie dans un sens précis : un pattern rythmique à cinq frappes sur seize doubles croches. Cette définition correspond aux grandes claves afro-latines — bossa nova, son, rumba — et c’est dans ce cadre que j’utilise la grille hexadécimale premièrement.
Cette démarche d’abstraire un pattern rythmique à sa séquence de positions rejoint, dans un registre très différent, la démarche de Godfried Toussaint dans The Geometry of Musical Rhythm (Chapman & Hall/CRC, 2013). Toussaint analyse les rythmes du monde comme des structures géométriques et combinatoires — son propos est mathématique là où le mien est pratique, mais la logique d’indexation des positions est commune aux deux approches.
Trois claves, trois adresses
Prenons les trois claves que j’utilise le plus régulièrement.
Clave bossa nova — cinq frappes, pattern asymétrique, caractéristique du samba et de la bossa nova :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B C D E F
X . . X . . X . . . X . . X . .
Notation hexadécimale : 0 3 6 A D
Clave son — cinq frappes, pattern fondateur de la musique cubaine :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B C D E F
X . . X . . X . . X . . X . . .
Notation hexadécimale : 0 3 6 9 C
Clave rumba — cinq frappes, variante de la clave son avec un décalage caractéristique en seconde partie :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B C D E F
X . . X . . X . . X . . . X . .
Notation hexadécimale : 0 3 6 9 D
Mise côte à côte, la différence entre clave son et clave rumba tient à un seul caractère : C contre D. Un décalage d’une double croche. Sur une portée, cette différence demande un œil entraîné. Sur la grille, elle saute aux yeux immédiatement.
Au-delà des claves : les CRE
Les claves à cinq frappes ne couvrent pas l’ensemble des patterns rythmiques essentiels des musiques afro-brésiliennes. La samba, le maracatu, le baião — pour ne citer que ceux-là — reposent sur des cellules rythmiques qui ne sont pas des claves au sens où je l’entends ici.
Pour ces patterns, j’utilise la notion de CRE — cellules rythmiques essentielles, telle qu’elle est développée dans l’Afrobook — Mapeamento dos Ritmos Afro Baianos (Associação Pracatum Ação Social, Salvador, 2017). Ce travail collectif, fruit de recherches menées à l’École de musique Pracatum, systématise les matrices rythmiques afro-brésiliennes à partir de leurs sources historiques et culturelles. Les CRE y sont définies comme unités de base, précises et identifiables, qui structurent ces musiques au niveau le plus fondamental.
La grille hexadécimale s’applique à ces CRE exactement de la même façon qu’aux claves. Un exemple : le samba telecoteco, dix frappes sur seize positions —
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B C D E F
X X . X . X X . X . X X . X . X
Notation : 0 1 3 5 6 8 A B D F
Dix frappes contre cinq pour une clave : la densité du pattern est immédiatement lisible. Le cadre est identique : seize cases, une adresse par position. Seule change la nature du pattern qu’on y inscrit.
La grille à 12 : structures ternaires
La grille à seize cases n’est pas le seul cadre possible. Les musiques afro-brésiliennes et africaines font une large place aux structures ternaires — mesures à 12/8, 6/8, ou 3/4 — qui appellent une grille différente.
Dans ce cadre, on travaille avec douze subdivisions, indexées de 0 à B :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B
Le principe est identique. Chaque position a une adresse unique. La notation hexadécimale couvre précisément les douze cases sans ajustement : 0 à 9 pour les dix premières, A et B pour les deux dernières.
Trois exemples illustrent ce que ce cadre permet.
Grille pleine — 12 positions : toutes les subdivisions frappées, de 0 à B. C’est le point de référence, l’équivalent d’une pulsation continue dans le cadre ternaire. Utile pour voir la grille avant d’y inscrire un pattern.
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B
X X X X X X X X X X X X
Notation : 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B
Clave fume-fume — cinq frappes, pattern d’origine africaine (Ghana), présent dans plusieurs musiques afro-diasporiques :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B
X . X . X . . X . . X .
Notation : 0 2 4 7 A
Cinq frappes — c’est bien une clave au sens où je l’entends, mais inscrite dans le cadre ternaire. La compacité de la notation est la même : cinq caractères suffisent.
Barravento — sept frappes, CRE issue des musiques afro-bahianaises, présente notamment dans le candomblé et les rythmes de la côte brésilienne :
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 A B
X . X . X X . X . X . X
Notation : 0 2 4 5 7 9 B
Sept frappes sur douze positions : densité intermédiaire entre la clave et une cellule pleinement tissée. La grille rend visible la distribution asymétrique du pattern, là où une portée en 12/8 demanderait un déchiffrage plus attentif.
La logique d’ensemble du système apparaît ici explicitement : deux grilles, un seul principe. Seize cases pour les structures binaires, douze pour les structures ternaires. Dans les deux cas, chaque position a une adresse, chaque pattern tient en une ligne.
Ce que ce système permet — et ce qu’il ne prétend pas faire
Ce n’est pas un système de notation musicale. Il ne remplace pas la partition, ne encadre pas les hauteurs, les nuances, les articulations. Ce n’est pas son rôle.
C’est un outil de pensée. Compact, précis, adapté à des usages spécifiques.
Il permet de noter rapidement. Une idée rythmique qui arrive en marchant, en répétition, au milieu d’une conversation : cinq caractères dans un message texte, et elle est consignée.
Il aide à comparer des patterns. Deux claves, deux variantes d’un même rythme, deux propositions pour une même pièce : les différences apparaissent immédiatement sans déchiffrage.
De plus, il invite à explorer des variations. Déplacer une frappe d’une position, en ajouter une, en supprimer une autre : sur une grille de seize cases, ces opérations deviennent concrètes. Ainsi, on manipule la structure d’un pattern comme on travaillerait une phrase musicale.
La limite principale est réelle : le système fonctionne à l’intérieur d’une mesure — seize ou douze subdivisions selon le cadre. Les structures sur deux mesures demandent une adaptation : numérotation des mesures, grilles enchaînées. C’est un cadre, pas un système universel.
Pour qui ?
Ce système rencontre souvent de la résistance au premier abord. Mêler lettres et chiffres pour parler de rythme semble artificiel. Cette réticence est compréhensible — et elle disparaît en général dès qu’on manipule concrètement quelques exemples, en particulier quand on compare deux patterns proches comme la clave son et la clave rumba.
Mais, ce n’est pas un système à imposer. C’est un outil né d’une façon particulière de penser le rythme — la mienne. Il sera utile à ceux pour qui il fait sens. Inutile aux autres. C’est suffisant.
Ce qui compte, c’est qu’une mesure se laisse désormais tenir dans une ligne de cases. Et, que la différence entre deux claves tient parfois à un seul caractère.
0 3 6 9 C — 0 3 6 9 D